I. Simone de Beauvoir : l'apogée du féminisme .

Thomas JUET


I - Le Deuxième Sexe: l’apogée du féminisme

    Le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir est un essai philosophique et féministe. Ce roman est une œuvre révolutionnaire, car Simone de Beauvoir est la première femme qui parvient à justifier des thèses philosophiques et historiques sur la libération de la femme. Le Deuxième Sexe a influencé de nombreuses femmes. Simone défend la thèse sur laquelle la femme est l’Autre, une autre inférieur à l’homme. Elle veut pousser les femmes à reprendre leurs destins en main et leur dit de ne plus être l’Autre mais de s’affirmer en tant que personne à part entière.

A. Simone de Beauvoir: une féministe

1. Une vie en lien avec ses idées

    Simone de Beauvoir est née à Paris dans une famille aisée. Elle y reçoit une éducation catholique mais, à l’âge de quatorze ans, elle devient athée car elle estime que « la religion formate les femmes dans leurs infériorités par rapport au male ». De même, Simone vient d’un milieu bourgeois dont elle décrit, en 1958 dans son autobiographie, comme un milieu rempli de préjugés et de traditions dégradantes où elle montre ses efforts pour en sortir en dépit de sa condition de femme.

Après son baccalauréat, c’est à la faculté des lettres de Paris qu’elle rencontre Jean-Paul Sartre avec qui elle noue « un amour légendaire ». Avec ce dernier et d’autres intellects, elle constitua la revue « Les temps modernes » pour faire connaître un nouveau courant littéraire et philosophique: l’existentialisme, dont Le Deuxième Sexe fait parti. Il advient une référence du féminisme moderne et qui la révèle comme une grande théoricienne de l’émancipation de la femme. Elle préconise « l’égalité des sexes ». Jean-Paul Sartre lui proposa de l’épouser, mais Simone refuse, car pour elle, « le mariage multiplie par deux les obligations familiales et toutes les corvées sociales. En modifiant nos rapports avec autrui, il eût fatalement altéré ceux qui existaient entre nous » et le considère comme une institution bourgeoise aussi répugnante que la prostitution lorsque la femme est sous la domination de son mari. Pour finir, en 2008, le Prix Simone de Beauvoir fut créée en son honneur pour la liberté des femmes.

«Il y a chez Simone de Beauvoir une noblesse placide.» Charles Dantzig, 2005


2. Une femme orientée

    Tout d’abord, Simone de Beauvoir devient, avec Le Deuxième Sexe, la figure de proue du féminisme en décrivant une société qui maintient les femmes dans une situation d’infériorité: « L’humanité est mâle et l’homme définit la femme non en soi mais relativement à lui; elle n’est pas considérée comme un être autonome.». D’après Simone, la femme est considérée comme un individu qui n’est pas capable de s’assumer. De plus, Simone de Beauvoir défend le droit à l’avortement en disant que « c’est par la convergence de ces facteurs: participation à la production, affranchissement de l’esclavage de la reproduction, que s’explique l’évolution de la condition de la femme ». En 1971, elle écrit notamment le Manifeste de 343 dont elle commence par ces phrases : « Un million de femmes se font avorter chaque année en France. Elles le font dans des conditions dangereuses en raison de la clandestinité à laquelle elles sont condamnées, alors que cette opération, pratiquée sous contrôle médical, est des plus simples. On fait le silence sur ces millions de femmes. Je déclare que je suis l’une d’elles. Je déclare avoir avorté. De même que nous réclamons le libre accès aux moyens anticonceptionnels, nous réclamons l’avortement libre. »

Enfin, elle se servit de son influence pour obtenir la reconnaissance des tortures infligées aux femmes lors de la Guerre d’Algérie. Elle dira que « ce qu’il y a de plus scandaleux dans le scandale, c’est qu’on s’y habitue ». En juin 1960, elle rédigea notamment une tribune dans les colonnes du journal Le Monde intitulée Pour Djamila Boupacha où Simone de Beauvoir dénonce les méthodes de l’armé française en Algérie.

«La femme libre est seulement en train de naître.» Le Deuxième Sexe, Tome II

B. Le Deuxième Sexe: un essai engagé

1. Le mythe de « l’éternel féminin »

    Simone de Beauvoir dégage des éléments d’un mythe de « L’Eternel Féminin », qui peut prendre différentes figures selon les besoins des hommes qui les fondent: femme-vassale, femme-auxiliaire, femme-dévouée… Elle demande aux hommes de renoncer à ces idéaux afin de laisser le champ libre aux femmes.

Tout d’abord, il n’existe pas de définition de la féminité faite par les hommes. Quand elles parlent de leur sexe, elles recourent aux mythes, aux fantasmes et aux classifications créées par les hommes dans le monde du langage. Simone, elle, souligne que les femmes ne se connaissent que par le prisme du regard masculin. Elles sont exclusivement définies dans leur rapport avec les hommes comme quand elle dit: « c’est encore à travers les rêves des hommes qu’elles rêvent ». Elle attribue ce phénomène à la position de supériorité de l’homme vis-à-vis de la femme, qui s’est constituée au fil de l’histoire. Ensuite, d’après Simone, les hommes définissent la « vraie femme » comme l’Autre, c’est-à-dire l’étrangère, représentant « tout, sur le monde de l’inessentiel ». Depuis Aristote, elle est définie négativement, comme un être « pas-homme ». La femme symbolise la castration mais projetée dans l’autre, sauvegardant ainsi le narcissisme de l’homme. L’homme aime en la femme ce qu’il n’est pas et ce qu’il ne veut pas être. « Dans la femme s’incarne positivement le manque que l’existant porte en son cœur, et c’est en cherchant à se rejoindre à travers elle que l’homme espère se réaliser. De plus, en exigeant des femmes qu’elles soient l’Autre, Simone montre que les hommes leur refusent tout accès à la position de sujet. Ils barrent la route à leurs désirs afin de les garder dans le registre de l’immanence, soit celle qui maintient la vie, à défaut de la créer. Les injonctions faites aux femmes de se faire objet se matérialisent notamment dans une certaine vision du corps féminin: « le corps de la femme doit offrir les qualités inertes et passives d’un objet » soit de ne pas être trop musclé ou être pourvu de graisse. Pour Simone, c’est en subordonnant la femme à lui-même que l’homme se sent un être libre. « L’homme espère s’accomplir comme être en possédant charnellement un être ». Enfin, par son essai, Simone de Beauvoir bise à proposer une autre voie que celle de l’Autre, en plaidant pour que les femmes soient reconnues comme des êtres autonomes et semblables aux hommes. Cela n’est possible que si les hommes renoncent à leur mythe de la Féminité et que les femmes se sortent de cette position aliénante. « C’est en niant la femme (le mythe de l’éternel féminin) qu’on peut aider les femmes à s’assumer. » Simone demande aux hommes de renoncer à tous ces mythes édifiés à propos de la femme et qui prétendent la résumer toute entière, alors qu’ils la figent dans des images idéales. Pour elle, l’attitude des hommes met les femmes devant un paradoxe impossible à résoudre: « Ce qui est certain, c’est qu’aujourd’hui il est très difficile aux femmes d’assumer à la fois leur condition d’individu autonome et leur destin féminin. » Pour conclure, s’il est vrai que les femmes « ont besoin d’un effort moral plus grand que le mal pour choisir le chemin de l’indépendance », Simone espère que dans l’avenir les femmes pourront occuper des emplois dits virils tout en étant désirables.

«L’humanité est mâle et l’homme définit la femme non en soi mais relativement en lui ; elle n’est pas considérée comme un être autonome.» Le Deuxième Sexe, Tome I

2. « On ne naît pas femme, on le devient »

    Simone de Beauvoir affirme que l’inégalité homme/femme est culturelle et non naturelle. En effet, au départ, la femme est l’égal de l’homme, à la fois intellectuellement et physiquement. C’est l’homme qui renvoie la femme à sa différence pour en faire un être inférieur. Simone tente de déterminer que les femmes ne naissent pas femmes, mais qu’au contraire elles le deviennent par un endoctrinement social. De Beauvoir appuie ses thèses en retraçant l’éducation de la femme, en commençant pas son adolescence jusque dans ses relations affectives. Elle étudie les rôles d’épouse, de mère, et de prostituée pour montrer comment les femmes, au lieu de sublimer par le travail et la créativité, sont réduites à des existences monotones, au rôle de mère et de maîtresse et à celui de réceptacle sexuel de la libido masculine. Tout d’abord, elle considère la liberté des êtres comme absolues: l’homme ne détruit pas la liberté de la femme en la concrétisant, il tente d’en faire un objet. Elle dit notamment que « jusqu’ici les possibilités de la femme ont été étouffées et perdues pour l’humanité et il est grand temps dans son intérêt et dans celui de tous qu’on lui laisse enfin courir toutes ses chances ». Ensuite, Simone note que, jusqu’aux mouvements féministes des années 1970, les femmes n’avaient jamais véritablement accompli d’actions en tant que sexe, elles défendaient surtout leur classe sociale. Elle défend l’idée que pour rendre un individu libre et autonome, il faut qu’il dispose d’une éducation, d’une indépendance économique et d’un contexte social. On peut remarquer que le domaine culturel à permis aux femmes de dépasser le rôle de femme au foyer comme à partir du XVIIe siècle où elles tiennent des salons, elles écrivent. Mais aussi plus tard à la révolution industrielle, qui a permis aux femmes de sortir de la répétition domestique avec un travail, ce qui leurs permettent de gagner un rôle producteur nécessaire à leur libération. De plus, Simone s’intéresse à la condition féminine du XXe siècle. Elle s’attache à démontrer que « l’ensemble du caractère de la femme : ses convictions, ses valeurs, sa sagesse, sa morale, ses goûts, ses conduites, s’expliquent par sa situation. Elle explique également que la femme reste déchirée entre sa condition humaine, qui la veut « sujet, activité, liberté » et sa condition féminine qui la contraint à la passivité et à la soumission toute sa vie. Pour finir, Simone conclut qu’on assiste aujourd’hui à un combat entre deux libertés qui y gagneraient à se reconnaître l’une à l’autre plutôt que de s’affronté. Elle affirme la nécessité d’une « évolution collective » dans laquelle la nature humaine importerait plus que le sexe.

C. Le Deuxième Sexe: un ouvrage « contesté »

1. La réception de l’œuvre

    Il y a deux manières de faire progresser le savoir. L’une d’elle agit par enrichissements des données qui permettent de nouvelles synthèses. L’aitre procède par bonds intellectuels. Quand Simone de Beauvoir affirme que l’on ne naît pas femme mais que l’on le devient relève de ce seconde mode. Mais il faut ensuite que ce nouveau savoir se transmette aux comportements et aux mœurs de l’époque. Tout d’abord, pour le féminisme, ce travail pratique a été entamé dans les années 1960 et 1970. Il n’est pas terminé mais intellectuellement, le cadre qui permettait de repenser le féminin a été posé par Simone de Beauvoir en 1949. Si la réception immédiate du Deuxième sexe fut houleuse, c’est que le livre était une véritable machine de guerre, machine à défaire le discours construit par des siècles de domination masculine. Et ce qui rend ce propos remarquable, c’est qu’à aucun moment on n’y sent des traces d’amertume, de récrimination vengeresse. Ensuite, dès sa parution, Le Deuxième Sexe a connu un grand retentissement: il bouleversa de nombreuses femmes et suscita des réactions majoritairement hostiles. En France, de nombreux catholiques et communistes firent des critiques négatives: d’une part, certains jugèrent d’un très mauvais œil les analyses de la sexualité féminine et la défense des femmes comme l’écrivain François Mauriac; et d’autre part estimèrent l’œuvre bourgeoise et condamnèrent la revendication sur l’avortement et la contraception, qui selon eux ne devaient pas arriver avant les droits de la travailleuse. Le Deuxième Sexe a été tellement controversé que le Vatican le classa dans la liste de ses romans interdits. De plus, en 1949, le contexte de la France explique ce refus: la France commençait une politique nataliste et les écrivains et intellectuels du XXème siècle ne s’étaient jamais questionnés sur l’égalité des sexes. Simone de Beauvoir passait par ailleurs qu’avec la vulgarisation des chapitres comme «L’initiation sexuelle» ou «La Lesbienne», son essai serait compris, mais à travers les critiques négatives sur Le Deuxième Sexe elle fut attaquée. Enfin, hors de France, les réactions furent diverses. Les pays catholiques refusèrent son ouvrage. L’Espagne franquiste le censura, les pays protestants furent plus ouvert, comme l’Allemagne, et les pays anglophones et asiatiques l’acceptèrent plutôt bien.

« La femme libre est seulement en train de naître » Le Deuxième Sexe, Tome II

2. L’influence du Deuxième Sexe sur les femmes du XXe siècle

    Dans les années 1970, une recrudescence d’intérêt, lié aux crises, au libéralisme, à la dégradation de la condition féminine, se traça. Le Deuxième Sexe influença les mouvements de libération de la femme, dans les années 1950 et 1960, mais malgré l’engagement de Simone de Beauvoir elle s’atténua avec l’arrivée d’autres féministes dans les années 1970. Depuis la fin des années 1990, Le Deuxième Sexe intéresse de nouveau et reste une référence philosophique sur l’émancipation de la femme au XXème siècle.

"L'action des femmes n'a jamais été qu'une agitation symbolique; elles n'ont gagné que ce que les hommes ont bien voulu leur concéder; elles n'ont rien pris: elles ont reçu. C'est qu'elles n'ont pas les moyens concrets de se rassembler en une unité qui se poserait en s'opposant. Elles n'ont pas de passé, d'histoire, de religion qui leur soit propre; et elles n'ont pas comme les prolétaires une solidarité de travail et d'intérêts; il n'y a pas même entre elles cette promiscuité spatiale qui fait des Noirs d'Amériques, des Juifs des ghettos, des ouvriers de Saint-Denis ou des usines Renault une communauté. Elles vivent dispersées parmi les hommes, rattachées par l'habitat, le travail, les intérêts économiques, la condition sociale à certains hommes plus étroitement qu'aux autres femmes." Le Deuxième Sexe, Tome I