III. Avant / Après Simone de Beauvoir : quelles avancées ?

Guillaume LUCBERT



« Ce n'est pas l'infériorité des femmes qui a déterminé leur insignifiance historique, c'est leur insignifiance historique qui les a vouées à l'infériorité ». Simone de Beauvoir
Beauvoir consacre toute une partie de son œuvre à étudier la condition des femmes dans l’Histoire. La conclusion qu’elle en tire est que si les femmes ont eu un rôle mineur dans les faits historiques, ce n’est pas à cause d’une infériorité par rapport aux hommes, mais, au contraire, parce que les hommes les ont rendues inférieures à eux, elles ont joué un rôle mineur dans l’Histoire.

I- Les deux Guerres Mondiales, tremplins de l'émancipation

« Ce mouvement (féministe) a été précipité dans le monde entier par la crise de main-d’œuvre de 14-18 et par celle de la dernière guerre mondiale ». Simone de Beauvoir

A. L'avant Guerre

    D’indéniables progrès quant à la condition des femmes ont été accomplis durant la première moitié du XXème siècle. Notamment, les acquis en terme d’émancipation ont été nombreux. En particulier, deux grands domaines ont été sujets à de grands combats : le travail et la vie politique. C’est la conquête de ces droits qui a conduit à l’émancipation. Malgré les conquêtes de ces droits, les femmes restent largement exclues de la politique durant le XIXème et le XXème siècle. Comme exemple concret : en 1848, le suffrage universel est instauré, mais il reste uniquement masculin. Simone de Beauvoir fait remarquer dans le Deuxième Sexe qu'il a fallu militer pour obtenir le suffrage féminin. Elle explique notamment qu'en 1909 est fondée l'Union française pour le Suffrage des femmes. Le combat pour le vote des femmes reçoit de nombreux adjuvants, tels que le pape Benoît XV, ou Mgr Baudrillart. Pourtant, l'opinion est contre ces changements, et à l’aube du XXème siècle, l’on reste encore dans une vision ou l’espace public est un monde d’homme. Les femmes ne peuvent pas comprendre les faits et les enjeux politiques. La France est l’un des pays d’Europe les plus en retard quant à accorder le droit de vote aux femmes, ce qui est représentatif de la répression du féminisme à cette époque.

B. La Première Guerre Mondiale

    La première guerre mondiale change la donne et sort les féministes de leur état de stagnation. Alors que la plupart des hommes sont au front, ce sont les femmes qui doivent tenir l’économie du pays. Les femmes ont ainsi enduré le travail de leurs époux, et ont fait fonctionner les usines françaises pendant toute la durée de la guerre. Les soldats ont besoin d’auxiliaires pour assurer la fabrication de munitions et obus : ce sont là encore les femmes qui sont assignées à la tâche. On les baptise “munitionnettes”. Elles auront été plus de 420 000 à fabriquer munitions et obus dans les usines françaises.
Munitionnettes travaillant à l'usine.
    C’est au retour de la guerre que les femmes se targuent d’avoir été capables d’endosser une vie professionnelle durant 4 ans, en même temps qu’une vie familiale. Pour les femmes, c’est une preuve incontestable de leur compétence, et cela leur donne une légitimité face à l’emploi. De leur côté, les poilus revenus du front accueillent assez mal cette vision. Ils accusent les femmes d'avoir "légitimité" et d'avoir "fait la vie".     Ainsi, les années 20 sont sujettes à un engouement des femmes pour le monde professionnel. Elles sont en rupture avec le stéréotype de la femme au foyer : elles veulent s’affirmer. Un désir d’indépendance est né : c’est le début du féminisme moderne. Simone de Beauvoir constate ce nouvel élan : « c’est par le travail que la femme a en grande partie franchi la distance qui la séparait du mâle ».
Munitionnettes travaillant à l'usine.
    Pourtant, toutes les féministes ne sont pas aussi optimistes. Certains historiens s'accordent aujourd'hui à dire que, même si le changement a été fulgurant, il a été éphémère. C'est l'opinion que fait valoir Michelle Perrot dans Sur le Front des sexes : un combat douteux. En effet, très vite, une offensive idéologique a été mise en place par le gouvernement pour faire revenir les femmes à leur foyer. La Grande Guerre a pour cause dévoilé la puissance de la communication et de la propagande, et les affiches publicitaires montrant la femme en bonne mère au foyer se multiplient. Toutes sortes de revendications de leur part parurent comme un scandale. Il paraissait inconcevable que la femme ne se complaise pas dans sa position de femme au foyer. Le comportement de la France sur ce point a pu paraître conservateur, et il fut critiqué, alors que le Royaume-Uni décernait à ses propres "munitionnettes" la distinction de la Representation of the People Act.

    La crise de 1929 régla le problème, car les femmes durent se retirer et laisser leur place aux hommes sans emploi, prioritaires. Les gouvernements se mirent à valoriser le travail de ménagère. Des écoles de ménagères furent même créées pour aider les femmes à se débrouiller avec le seul salaire du mari. Ce fut la seconde guerre mondiale qui vint à leur secours.


C. La Seconde guerre mondiale

     Une fois encore, les femmes prirent la relève des hommes durant la Seconde Guerre mondiale. Elle y incarna l'image d'une femme Gardienne de la nation. L'un des meilleurs exemples de ce modèle est celui de Colette Baudoche de Maurice Barrès. Même si cette fiction se passe durant la Guerre de 1870, le modèle y est parfaitement valable dans le cas similaire de la Seconde Guerre Mondiale. Quand la guerre prit fin, une autre offensive idéologique fut lancée pour le retour des femmes au foyer. Le Régime de Vichy, dès 1940, renforce le modèle idéal pour la femme : maternité et foyer. Tout ce qui est susceptible de s’en éloigner est réprimé (avortement, divorce…) Cette vague de répression eut pourtant moins de succès que la précédente. Cette période est particulièrement abordée par Simone de Beauvoir dans Le Deuxième Sexe. En effet, je me permets de rappeler que ce traité est paru en 1949, l'après guerre est donc la période précédant immédiatement ce livre. Ainsi, Simone de Beauvoir fait remarquer que, chose dont on entend peu parler, l'avortement a été en 1941 décrété crime contre la sûreté de l'État. Une femme était absolument défendue d'avorter. Notons tout de même que l'on recensait plusieurs dizaines de milliers de cas par an. Pourtant, Beauvoir évoque également qu'en 1942 a été modifié le statut de la femme mariée. En effet, on « abroge le devoir d'obéissance, quoique le père demeure le chef de famille. ».
Manifestation féministe en 1941.
    La femme n’a pas, au sortir de la guerre, le droit d’avoir son propre compte en banque sans l’autorisation du mari. La conduite d’une voiture était également considérée comme trop dangereuse et trop compliquée pour y initier les femmes. Cependant, les femmes distribuent le courrier, s’occupent des tâches administratives et conduisent les transports. Dans les campagnes, elles s’attellent aux travaux agricoles. Comme infirmières, elles aident les médecins à soigner les blessés sur les champs de bataille. Elles font preuve de beaucoup de bonne volonté, quoique peut-être naïve pour acquérir davantage de libertés. Mais il faut encore attendre le 21 avril 1944 pour que le droit de vote soit accordé aux femmes en France. De nombreuses femmes s’accrochèrent à leur emploi, et continuèrent à travailler. Dès 1946, l’ONU établit l’égalité entre les deux sexes. Malgré les espoirs que cette annonce ont fait naître parmi les féministes du monde entier, cette égalité fut toute relative.







Manifestation féministe durant les Trente Glorieuses.

Logo actuel du féminisme.

Le collectif "Osez le féminisme!" lors d'une action devant le Panthéon à Paris le 26 août 2013.
Elle réclame l’accession de davantage de femmes au Panthéon, telles que Simone de Beauvoir.

légende du chapitre

II - La Seconde Moitié du XXème siècle : l'après Deuxième Sexe

«La période que nous traversons est une période de transition ». dit Simone de Beauvoir en désignant le féminisme.

A. Les Trente Glorieuses

    Simone n’a pas encore connu, à la parution du Deuxième Sexe, les Trente Glorieuses. Cependant, elle en a anticipé les changements. Elle étudie les chiffres du travail féminin, et y constate une forte progression. Elle est plutôt optimiste quant à leur avenir, et elle résume en une phrase toutes les revendications des décennies qui suivent : « Ce qu’elle souhaiterait c’est que la conciliation de la vie familiale et d’un métier ne réclamât pas d’elle d’épuisantes acrobaties ».
Simone Veil à l'Assemblée Nationale sur la loi de l'avortement.
    Et en effet, Les Trente Glorieuses (1945-1975) furent une période florissante pour les femmes. De nombreux combats féministes eurent lieu durant cette période. De même, plusieurs lois furent passées qui accordèrent droits et libertés à la femme (exemple : Loi sur l’avortement, Simone Veil, 1974). Sur le thème du travail, aussi, Beauvoir avait prévu que « c’est le travail qui peut lui seul garantir une liberté concrète » , et Thomas Stauder fait remarquer que « Alors que ces sujets allaient devenir les enjeux majeurs des années 1970, Simone de Beauvoir était seule à en formaliser les contours. ». De 1945 à 1975, l’on voit les créations d’emplois féminins augmenter. Cependant, les postes à responsabilité sont réservés aux hommes. En 1975, seuls 27% des chefs d’entreprises sont des femmes. De même, la femme est grandement sous-payée : on estime que dans les années 70, la femme avait un salaire moyen de 23% inférieur à celui de l’homme. De même, la mixité scolaire n’arrive qu’en 1957, alors que de nos jours l’on voit les écoles filles et garçons comme un archaïsme. Mais cette tendance se retrouve également en politique, puisque des années 1940 à 1970, il y a eu seulement 6% de députées femmes. Gardons en mémoire qu’à cette époque, être une femme politique est un fait exceptionnel! Pourtant les femmes en politiques font parler d’elles, et l’on peut notamment citer Simone Veil.     Même si le Deuxième Sexe est passé depuis 10 ans, Simone de Beauvoir s’engage toujours autant, et pour preuve, en 1960 et avec de nombreuses femmes elle signe le « Manifeste des 121» pour le « droit à l’insoumission ».

B. Le progrès technique : un nouveau souffle pour le féminisme

    Après la seconde guerre mondiale, de nombreuses inventions permettent d’améliorer la vie domestique, notamment des femmes. On peut citer l’aspirateur, ou la machine à laver. Ces progrès techniques rendent le travail plus facile, et surtout plus rapide, ce qui laisse progressivement du temps libre aux femmes. Elles le consacrent donc naturellement à une carrière professionnelle. Cela va à l’encontre de l’image de la femme “ignorante” et sans profession, et donne lieu aux courants féministes protestataires de la seconde moitié du XXème siècle. Les publicités s’emparent immédiatement de cette nouvelle tendance, et l’on assiste à une recrudescence de publicités pour de l’électroménager vantant les avantages que cela confère à la femme. Cela a duré jusque dans les années 80. En réalité, durant cette période, les médias donnent aux femmes l’illusion d’une situation idéale, ainsi leur vigilance est endormie. C’est pour cela que l’on ne trouve pas tellement de réactions d’auteures durant les années 60.


Campagne de publicité des années 70.

Célèbre affiche publicitaire des années 70.

C. Les années 70 et la fin du siècle

    En 1968, il y a une rupture politique, sociale et culturelle, où le MLF (Mouvement de Libération des Femmes) s'impose sur la scène publique, déclenchant un débat national sur la contraception et l'avortement. Cela remet également au goût du jour les questions à propos du mariage. Beauvoir s’était longuement exprimée sur cette question dans le Deuxième Sexe et en a une idée très arrêtée : « Si le mariage diminue l'homme, presque toujours il annihile la femme. » Elle considère le mariage comme un frein majeur à l’émancipation, elle trouve qu’il « multiplie par deux les obligations familiales et toutes les corvées sociales » Pourtant, elle ne s’en prend pas aux hommes directement, elle n’est pas d’avis que les hommes sont fondamentalement dominateurs. Elle soutient que « ce ne sont pas les individus qui sont responsables de l’échec du mariage : c’est l’institution elle-même qui est originellement pervertie ».     La première action du MLF a lieu le 26 août 1970, avec le dépôt d'une gerbe sous l'Arc de Triomphe, qui mentionne « à la femme du soldat inconnu encore plus inconnue que lui ». Le MLF est à l'origine de toute une série d'actions, qui entraîne le débat des droits de la femme sur la scène publique. Ce mouvement relance les polémiques dans les sphères littéraires et sociales. Les femmes revendiquent alors de nombreux droits tels que le droit de disposer librement de son corps, le droit de réflexion intellectuelle, ou le désir d’autonomie professionnelle. La femme veut prouver à la société qu’elle est capable d’allier sa vie de famille et sa vie professionnelle. En quelque sorte, la femme se veut présente sur tous les fronts, et cette évolution sociale de la condition féminine s'est ressentie fortement dans la société.

    Pourtant, la décennie suivante fut défavorable aux femmes, avec une période de récession et de chômage. Le temps partiel fit son entrée en France, et la parité, idée nouvelle, fut incapable de s’imposer dans les faits. Simone de Beauvoir affirme qu’un des grands ennemis du féminisme est, dans la même optique que le mariage, la religion en général. Et pas seulement l’Islam. Elle défend que le Christianisme est et a toujours été fermement opposé à l’émancipation des femmes. « L’idéologie chrétienne n’a pas peu contribué à l’oppression de la femme. ». Elle se permet également de citer Saint Thomas qui affirmait qu’ « il est constant que la femme est destinée à vivre sous l’emprise de l’homme et n’a de son chef aucune autorité. ». Selon une étude réalisée par en février 2014, les jeunes filles (15-18 ans) d’aujourd’hui sont moins de 5% à s’imaginer femmes aux foyers. 82% d’entre elles aspirent à des professions où l’indépendance d’esprit est importante : artiste, chef d’entreprise ou profession libérale. Lorsqu’elles sont interrogées sur la cause des femmes, elles mentionnent deux sujets principaux : la lutte contre les violences faites au femmes et contre les écarts de salaires. Comme quoi, les mentalités ont tout de même changé, et le Deuxième Sexe n’y est sûrement pas pour peu de choses. Beauvoir pense qu’outre les lois, c’est la culture, et le mode de vie qui détermine l’opression des femmes : « Les pays latins, comme les pays d’Orient, oppriment la femme par la rigueur des mœurs encore plus que par celle des lois. ». Elle fait le constat que « dans aucun domaine la femme n’a jamais eu ses chances ». En effet, en conclusions de la partie historique du Deuxième Sexe, Beauvoir explique que « Toute l’histoire des femmes a été faite par les hommes. ». Par conséquent, elle écrit avec humour qu’ « être située en marge du monde, ce n’est pas une situation favorable pour qui prétend le recréer ». Mais derrière cet humour se cache une vérité bien réelle, contre laquelle se battent les féministes depuis des siècles, car, dit-elle encore : « entre les deux sexes, il n’y a pas aujourd’hui encore de véritable égalité. ». Et 50 années plus tard, l’égalité totale n’est toujours pas acquise et est encore loin de l’être. C’est une lutte à poursuivre, encore et encore, pour tous ceux qui soutiennent l’égalité des sexes, un vent de protestation porté par Simone de Beauvoir.